En 1998, quatre lycéens se retrouvent à la terrasse d'un
café, à Paris : Sylvain Creuzevault, Louis Garrel, Arthur
Igual et Damien Mongin. Ils se préparent à passer le bac,
mais, surtout, ils font du théâtre dans leurs établissements
- Fénelon ou Claude- Monet -, où les options théâtre
sont un remarquable vivier d'acteurs. Les quatre garçons se disent
qu'un jour, quand ils auront "un peu de barbe", ils fonderont leur compagnie.
Ce qu'ils font. En 2002 naît le Théâtre D'Ores et
déjà. Sans un sou, mais avec un projet : fonctionner comme
une coopérative, où chacun peut être, selon les désirs
et les spectacles, acteur, auteur, metteur en scène. Quelques comédiens
rejoignent les fondateurs, qui sont "comme quatre frères", selon
Louis Garrel. Ils se lancent avec Les Mains bleues, de Larry Tremblay,
mis en scène par Sylvain Creuzevault, au Studio d'Asnières.
Six ans plus tard, les D'Ores et déjà ont fait un sacré
bout de chemin. D'une dizaine, ils sont passés à vingt-sept.
En 2005, la présentation remarquée de Visage de feu, de Marius
von Mayenburg, joué dans le sous-sol du Théâtre des
Deux-Rives, à Charenton (Le Monde du 26 avril 2005), les a propulsés
en 2006 à l'Odéon-Théâtre de l'Europe, avec
Baal, de Brecht, présenté dans le cadre du Festival d'automne
(Le Monde du 14 octobre 2006), puis invité au Festival de Vienne.
Plus de quarante directeurs et programmateurs ont vu Baal. "Depuis,
quand j'appelle un théâtre, je ne suis plus "recalé"
par la première personne", dit Sylvain Creuzevault. Dans tout collectif,
une figure s'impose. A l'intérieur de D'Ores et déjà,
c'est lui. A l'extérieur, c'est Louis Garrel.
Mais la notoriété de l'acteur, qui prépare son
premier film en tant que réalisateur, n'a pas rompu ses liens avec
la compagnie. Il était à la première du Père
tralalère, la nouvelle création de D'Ores et déjà.
Cette création, la sixième de la troupe, se donne au Théâtre-Studio
d'Alfortville, sans 1 centime de subvention. La compagnie vit avec un fonds
de roulement, alimenté par des ateliers et la billetterie des spectacles.
"On a un peu de sous, mais je ne vous cache pas qu'on n'est pas riches",
dit avec un joli sens de l'euphémisme Louise Gasquet, l'administratrice.
C'est un choix, que défend Sylvain Creuzevault : "Nous n'avons
jamais demandé d'aide à la DRAC (direction régionale
des affaires culturelles), et je ne le regrette pas. Vivre sans argent
nous a obligés à trouver notre propre façon de faire
du théâtre." Voilà qui n'est pas fréquent :
la plupart des jeunes compagnies cherchent à obtenir des subventions
dès leurs premiers spectacles. Au risque de se laisser piéger
par cette course.
L'exigence de D'Ores et déjà est payante. Elle a formé
un style, qu'on voit à l'oeuvre dans Le Père tralalère,
une création collective née d'improvisations autour du dîner.
C'est un travail de laboratoire, avec des moments d'une réelle intensité.
L'acteur est au coeur du travail, qui met en scène le déshabillage
des illusions de jeunes gens devenus adultes.
Ce spectacle marque une charnière dans l'histoire de la compagnie,
qui "arrive à une limite de fonctionnement", dit Sylvain Creuzevault.
Avec le temps qui passe, et les enfants qui s'annoncent, les D'Ores et
déjà ressentent le besoin de se poser. Ils aimeraient avoir
un lieu où ils pourraient travailler à leur rythme, sans
se sentir obligés par une programmation. Comme le fait le Soleil
à la Cartoucherie, en somme.
En attendant, la troupe prépare Tambours dans la nuit, de Brecht,
qui sera donné en mai à Charenton. Et Sylvain Creuzevault
dirige Christian Benedetti dans Produkt, du Britannique Mark Ravenhill.
Joué à la Java, à Paris, ce monologue met en scène
un producteur qui veut convaincre une actrice de jouer dans un film au
sentimentalisme crapuleux : une jeune femme, dont l'amant a été
tué dans les attentats du 11-Septembre, à New York, tombe
amoureuse d'un membre d'Al-Qaida.
Avec Produkt, Mark Ravenhill (un "héritier" de Sarah Kane) démonte
les mécanismes de la fabrication du pathos moderne. C'est une charge
extraordinairement percutante, qui afflige et soulage en même temps.
Le jeu de Christian Benedetti cogne comme un coup de poing. Et Sylvain
Creuzevault confirme son talent de metteur en scène : l'avenir ne
fait que commencer.
Brigitte Salino
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Le Père tralalère, création collective de D'Ores
et déjà. Théâtre-studio d'Alfortville, 16, rue
Marcelin-Berthelot, Alfortville. Mo Ecole-Vétérinaire. Tél.
: 01-43-76-86-56. Du mardi au samedi, à 21 heures. De 12 à
17 €. Durée : 1 h 40. Jusqu'au 23 février.
Produkt, de Mark Ravenhill, mise en scène : Sylvain Creuzevault,
La Java, 105, rue du faubourg-du-Temple, Paris-10e. Mo Belleville. Tél.
: 01-43-76-86-56. Du mardi au samedi, à 20 heures. De 10 à
17 €. Durée : 1 heure. Jusqu'au 16 février.